Les filles veulent que le juge arbitre
Après quatre ans de conflit, les footballeuses du Plessis-Robinson
portent plainte contre le club pour discrimination sexiste.
Le football se décline difficilement au féminin pluriel.
Les filles du clubs de football du Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine) peuvent
en témoigner. Le 09 février, Nicole Abar, entraîneur
et ex-internationale, a déposé une plainte au nom de la section
féminine (50 joueuses) pour discrimination sexiste devant le tribunal
de Nanterre. Un aboutissement judiciaire qui intervient après une
longue liste de vexations, coups bas et injustices dignes de figurer au
Guinness Book des archaïsmes.
Au Plessis-Robinson, les joueuses en ont bavé. Elles se sont
vu interdire l’accès aux vestiaires et se sont déshabillées
dans les couloirs devant les garçons. Elles ont quémandé
des terrains, attendu que les gars finissent de jouer pour s’entraîner.
Elles ont mendié une part du budget du club conforme à ce
qu’elles rapportaient en recettes. Elles ont subi des vexations minimes
et répétées. Comme de jouer certains matches de championnat
sur des terrains stabilisés tandis que la pelouse d’honneur est
réservée aux séniors. Comme d’effectuer les déplacements
en voiture personnelle, à leurs frais, quand les hommes ont des
primes de match. Comme de ne jamais figurer aux tableaux d’honneur des
joueurs. Comme de ne pas avoir droit aux bons pizza-McDo gracieusement
distribués aux garçons après les victoires. Comme
d’avoir un seul éducateur rémunéré pour les
trois équipes.
Toutes ces bassesses ont connu leur apothéose un soir de mai
et d’Assemblée Générale.
Humiliées
En 1997, elles avaient loupé d’un cheveu l’accession en Nationale
1B, la porte ouverte au haut niveau du football féminin (l’équivalent
de la D2 chez les hommes). Depuis, elles réclamaient davantage de
moyens (80 000 francs pour évoluer en nationale 1B au lieu des 12
000 francs alloués) et un peu plus de considération. A l’issue
d’un vote ric-rac, le club décide de ne pas inscrire dans le championnat
l’équipe féminine sénior. Motif : trop cher. Exit
: « J’ai vu ces gamines être évincées, dit Jean-Daniel
Simonet, leur avocat. Elles sont restées coites, tellement c’était
médiocre ». Le club -23 équipes, 350 licenciés,
800 000 francs de budget dont 450 000 francs de subvention de la municipalité
- se retrouve aujourd’hui débarrassé de ses empêcheuses
de tourner en rond. « C’est une véritable humiliation, dit
Nicole Abar. Quelle est notre faute ? Avoir demandé davantage de
moyens ? ».
En juin, la section féminine décide d’assigner le club
au tribunal de Versailles pour annuler la décision de l’AG. Elle
est déboutée, mais gagne en appel. La cour reconnaît
des irrégularités de forme. En février, la section
dépose une plainte pour discrimination sexiste. Choquées
-certaines pointaient au club depuis plus de vingt ans-, les footballeuses
décident de partir. Elles finissent par atterrir au club de Bagneux,
où elles sont accueillies à bras ouverts. Aujourd’hui, elles
s’entraînent une fois par semaine sur le terrain d’honneur. Sur une
pelouse en parfait état. Mais l’histoire a laissé des stigmates
dans les têtes et les coeurs.
Attitude fréquente
« D’habitude, les filles se taisent et on n’en parle plus ; c’est
la première fois qu’il y a une plainte », dit Ernestine Ronai,
de l’association Femmes Solidaires. Le ministère de la Jeunesse
et des Sports confirme : "d’autres clubs se comportent de manière
aussi odieuse avec leurs sections féminines".
Dans le cas du Plessis-Robinson, la présence de Nicole Abar a
été déterminante. Dès son arrivée il
y a quatre ans, elle a apporté un nouveau souffle à une équipe
qui végétait. « On n’avait pas de prétentions
» dit une joueuse. Son dynamisme a tout changé. « Sa
manière d’être, d’apprendre, nous a fait évoluer .
En un clin d’oeil, elle peut deviner les qualités d’un joueur »
ajoute-t-elle. Nicole Abar prend les choses en main, nourrit l’espoir de
les faire évoluer au plus haut niveau. Jusqu’au conflit final. «
Toute sa jeunesse, Nicole s’est fait traiter de sale Arabe, assure une
proche. Elle a vécu cette histoire comme une deuxième discrimination
».
Discrimination. Le qualificatif fait bondir le président du
club. « Elles ont eu des ambitions démesurées par rapport
aux finances », explique Christian Poirot. Ses priorités
ne vont pas à la mise sur orbite d’une équipe féminine
d’élite. Il dit privilégier la lutte contre la violence et
le sport de masse. Avant d’avouer avoir trouvé plus fort que lui.
« On a vécu quatre ans de conflits, de brimades, dit-il. Elle
ne m’a jamais accepté en tant que président ». Depuis,
Nicole Abar a créé l’association LAJ (Liberté Aux
Joueuses), qui possède un site Internet (http://www.i-france.com/LAJ).
Elle multiplie les interventions pour évoquer le cas de son club
et du sport féminin. Elle figure sur la liste de Robert Hue (en
35ème position) aux européennes.
Dans cette affaire, peu de voix se sont élevées pour défendre
les joueuses. Seul le ministère de la Jeunesse et des Sports a affiché
son soutien. « Il y a encore des pratiques invraisemblables et des
discours inqualifiables », estime une conseillère de Marie-George
Buffet. Les joueurs, eux, dans l’ensemble sont restés très
discrets. Seuls quelques vétérans -autre catégorie
souvent laissée pour compte dans les clubs- ont pris la défense
des éconduites.
Silences
La mairie du Plessis (RPR) s’est bien gardée de voler à leur
secours. Au plus fort du conflit, elle a refusé la création
d’une association de foot féminin. Motif : il n’y aurait pas assez
de terrains pour un club supplémentaire. Un proche du maire : ‘J’ai
une association d’Arméniens qui m’ont appelé pour avoir des
terrains. On n’en a pas. C’est de la discrimination contre les Arméniens
? ». Et l’entourage du maire de regretter le « tout-contentieux
» que les associations sont obligées d’affronter. Il voit
en Nicole Abar une revancharde antimasculine.
Machisme ou ignorance ?. La FFF ne souhaite pas se prononcer. Enfin,
la Ligue d’Ile de France ne facilite guère leur tâche aux
féminines dans leur nouveau club de Bagneux, en appliquant à
la lettre le règlement (amendes, refus de jouer à certaines
joueuses mutées...) sans tenir compte de leur transfert récent
. « C’est un combat entre deux personnes, un homme et une femme,
hurle Jean Verbeke, à la Ligue d’Ile de France, excédé
par l’affaire. Vous feriez mieux de vous intéresser aux opérations
que promeut la ligue en direction du foot féminin ». Les joueuses
du Plessis-Robinson ont dû échapper à cette campagne
de promo.