Libération
23 Mars 1999
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 Les filles veulent que le juge arbitre 
Après quatre ans de conflit, les footballeuses du Plessis-Robinson portent plainte contre le club pour discrimination sexiste.

Le football se décline difficilement au féminin pluriel. Les filles du clubs de football du Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine) peuvent en témoigner. Le 09 février, Nicole Abar, entraîneur et ex-internationale, a déposé une plainte au nom de la section féminine (50 joueuses) pour discrimination sexiste devant le tribunal de Nanterre. Un aboutissement judiciaire qui intervient après une longue liste de vexations, coups bas et injustices dignes de figurer au Guinness Book des archaïsmes. 

Au Plessis-Robinson, les joueuses en ont bavé. Elles se sont vu interdire l’accès aux vestiaires et se sont déshabillées dans les couloirs devant les garçons. Elles ont quémandé des terrains, attendu que les gars finissent de jouer pour s’entraîner. Elles ont mendié une part du budget du club conforme à ce qu’elles rapportaient en recettes. Elles ont subi des vexations minimes et répétées. Comme de jouer certains matches de championnat sur des terrains stabilisés tandis que la pelouse d’honneur est réservée aux séniors. Comme d’effectuer les déplacements en voiture personnelle, à leurs frais, quand les hommes ont des primes de match. Comme de ne jamais figurer aux tableaux d’honneur des joueurs. Comme de ne pas avoir droit aux bons pizza-McDo gracieusement distribués aux garçons après les victoires. Comme d’avoir un seul éducateur rémunéré pour les trois équipes. 

Toutes ces bassesses ont connu leur apothéose un soir de mai et d’Assemblée Générale. 

Humiliées
En 1997, elles avaient loupé d’un cheveu l’accession en Nationale 1B, la porte ouverte au haut niveau du football féminin (l’équivalent de la D2 chez les hommes). Depuis, elles réclamaient davantage de moyens (80 000 francs pour évoluer en nationale 1B au lieu des 12 000 francs alloués) et un peu plus de considération. A l’issue d’un vote ric-rac, le club décide de ne pas inscrire dans le championnat l’équipe féminine sénior. Motif : trop cher. Exit : « J’ai vu ces gamines être évincées, dit Jean-Daniel Simonet, leur avocat. Elles sont restées coites, tellement c’était médiocre ». Le club -23 équipes, 350 licenciés,  800 000 francs de budget dont 450 000 francs de subvention de la municipalité - se retrouve aujourd’hui débarrassé de ses empêcheuses de tourner en rond. « C’est une véritable humiliation, dit Nicole Abar. Quelle est notre faute ? Avoir demandé davantage de moyens ? ». 
En juin, la section féminine décide d’assigner le club au tribunal de Versailles pour annuler la décision de l’AG. Elle est déboutée, mais gagne en appel. La cour reconnaît des irrégularités de forme. En février, la section dépose une plainte pour discrimination sexiste. Choquées -certaines pointaient au club depuis plus de vingt ans-, les footballeuses décident de partir. Elles finissent par atterrir au club de Bagneux, où elles sont accueillies à bras ouverts. Aujourd’hui, elles s’entraînent une fois par semaine sur le terrain d’honneur. Sur une pelouse en parfait état. Mais l’histoire a laissé des stigmates dans les têtes et les coeurs. 
Attitude fréquente 
« D’habitude, les filles se taisent et on n’en parle plus ; c’est la première fois qu’il y a une plainte », dit Ernestine Ronai, de l’association Femmes Solidaires. Le ministère de la Jeunesse et des Sports confirme : "d’autres clubs se comportent de manière aussi odieuse avec leurs sections féminines". 

Dans le cas du Plessis-Robinson, la présence de Nicole Abar a été déterminante. Dès son arrivée il y a quatre ans, elle a apporté un nouveau souffle à une équipe qui végétait. « On n’avait pas de prétentions » dit une joueuse. Son dynamisme a tout changé. « Sa manière d’être, d’apprendre, nous a fait évoluer . En un clin d’oeil, elle peut deviner les qualités d’un joueur » ajoute-t-elle. Nicole Abar prend les choses en main, nourrit l’espoir de les faire évoluer au plus haut niveau. Jusqu’au conflit final. « Toute sa jeunesse, Nicole s’est fait traiter de sale Arabe, assure une proche. Elle a vécu cette histoire comme une deuxième discrimination ». 
Discrimination. Le qualificatif fait bondir le président du club. « Elles ont eu des ambitions démesurées par rapport aux finances », explique Christian Poirot.  Ses priorités ne vont pas à la mise sur orbite d’une équipe féminine d’élite. Il dit privilégier la lutte contre la violence et le sport de masse. Avant d’avouer avoir trouvé plus fort que lui. « On a vécu quatre ans de conflits, de brimades, dit-il. Elle ne m’a jamais accepté en tant que président ». Depuis, Nicole Abar a créé l’association LAJ (Liberté Aux Joueuses), qui possède un site Internet (http://www.i-france.com/LAJ). Elle multiplie les interventions pour évoquer le cas de son club et du sport féminin. Elle figure sur la liste de Robert Hue (en 35ème position) aux européennes. 

Dans cette affaire, peu de voix se sont élevées pour défendre les joueuses. Seul le ministère de la Jeunesse et des Sports a affiché son soutien. « Il y a encore des pratiques invraisemblables et des discours inqualifiables », estime une conseillère de Marie-George Buffet. Les joueurs, eux, dans l’ensemble sont restés très discrets. Seuls quelques vétérans -autre catégorie souvent laissée pour compte dans les clubs- ont pris la défense des éconduites. 

Silences 
La mairie du Plessis (RPR) s’est bien gardée de voler à leur secours. Au plus fort du conflit, elle a refusé la création d’une association de foot féminin. Motif : il n’y aurait pas assez de terrains pour un club supplémentaire. Un proche du maire : ‘J’ai une association d’Arméniens qui m’ont appelé pour avoir des terrains. On n’en a pas. C’est de la discrimination contre les Arméniens ? ». Et l’entourage du maire de regretter le « tout-contentieux » que les associations sont obligées d’affronter. Il voit en Nicole Abar une revancharde antimasculine. 

Machisme ou ignorance ?. La FFF ne souhaite pas se prononcer. Enfin, la Ligue d’Ile de France ne facilite guère leur tâche aux féminines dans leur nouveau club de Bagneux, en appliquant à la lettre le règlement (amendes, refus de jouer à certaines joueuses mutées...) sans tenir compte de leur  transfert récent . « C’est un combat entre deux personnes, un homme et une femme, hurle Jean Verbeke, à la Ligue d’Ile de France, excédé par l’affaire. Vous feriez mieux de vous intéresser aux opérations que promeut la ligue en direction du foot féminin ». Les joueuses du Plessis-Robinson ont dû échapper à cette campagne de promo. 

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