Football
Quand le sexisme est mis hors-jeu
Une trentaine de footballeuses virées de
leur club viennent de porter plainte en correctionnelle. Elles sont décidées
à se battre pour que toutes les petites filles puissent choisir
de pratiquer le sport qu’elles désirent.
La section féminine du Football-club du Plessis-Robinson (FCPR),
dans les Hauts-de-Seine, existe depuis vingt-deux ans. Mais, en mai dernier,
l’assemblée générale du club a décidé,
à une courte majorité, de ne pas inscrire ses trois équipes
pour la saison 1998-1999. Résultat : cinquante femmes et jeunes
filles privées de matches. « Imaginez cette A.G., s’indigne
Nicole Abar, ancienne internationale de football et entraîneuse des
féminines. Des femmes pratiquent le football depuis plus de vingt
ans dans une ville, quand, soudain, des gens se lèvent et leur interdisent
de jouer parce qu’un jour, peut-être, une des trois équipes
pourrait coûter cher. Quel mépris ! ».
Le compte-rendu de la sténotypiste présente à cette
assemblée générale nous apprend en effet que le président
du club, Christian Poirot, indique que, pour monter à un niveau
supérieur, « le budget estimé par la section féminine
elle-même est de l’ordre de 80000 francs à 100000 francs.
Il est clair qu’il entraîne un refus ». Drôle de prétexte.
Car, comme le rappellent les joueuses, « notre budget n’atteindrait
cette somme que si, un jour, en 2001 ou en 2002, ou plus tard encore, nous
sommes qualifiées en nationale 1B. Et même alors, le club
pourrait nous maintenir au niveau régional. »
En attendant, les frais des féminines ont atteint la modique
somme de 11000 francs en 1997-1998. Et ils auraient sans doute été
du même ordre pour la saison concernée par le vote de l’assemblée
générale. Une misère au regard des autres dépenses
du club, qui se montent à 559804 francs pour les quelques frais
généraux, et surtout pour les 355 licenciés masculins.
D’autant que les joueurs de l’équipe première masculine ont
droit, eux, à des primes de match.
Et dans le même temps, le bulletin du club titre :
« Un élan vers la montée pour toutes les équipes
du FCPR ». Toutes les équipes ? Sauf les féminines,
visiblement. Le traitement semble bien différent pour les hommes
et les femmes au sein du FCPR. Mais il n’a pas été possible
d’en parler au président Christian Poirot, qui, plutôt que
de répondre à une interview, a préféré
envoyer un communiqué. Nous n’apprendrons donc rien non plus de
lui au sujet de la crise qui couvait depuis le jour où Nicole Abar,
entraîneuse de la section féminine, avait présenté
un plan de cinq ans pour l’accession d’une équipe en National 1B.
Selon les joueuses, Christian Poirot leur aurait répondu que, si
elles voulaient jouer à un niveau supérieur, il fallait qu’elles
le fassent... ailleurs.
Les footballeuses en prennent acte et, ne trouvant pas d’autres commune
d’accueil, créent leur propre association. Fin 1997, les conditions
sont réunies pour une séparation à l’amiable. Mais
c’est alors la mairie qui refuse terrains et subventions. Cela au prétexte
que les élus ne veulent qu’un seul club par sport sur leur commune.
Retour donc à la case départ.
Dans ce climat de tension grandissante et cette ambiance particulièrement
dégradée, les féminines proposent, début 1998,
de créer une section autonome chargée de trouver ses propres
financements. Pas de réponse jusqu’à la répudiation
par l’assemblée générale. Toute la section est alors
interdite de championnat. Y compris Laure Dupont, qui joue en équipe
de France des moins de seize ans !.
« Ce qui s’est passé me révolte, mais je ne suis
pas étonnée, constate Sophie Coquard, vingt-six ans, professeur
des écoles, ancienne joueuse du Plessis. J’ai joué dans plusieurs
clubs. A chaque fois, il y a des problèmes. Cette fois on a réagi.
C’est bien. Pour ça, il fallait un leader. Nous l’avons trouvé
en Nicole Abar ». Cette dernière, effectivement, catalyse
la colère et regroupe les troupes. La priorité est d’abord
de sauver la saison. Les féminines du Plessis s’adressent à
un tribunal civil pour qu’il annule la décision de l’assemblée
générale. Nanterre les déboute en juillet 1998, mais,
le 15 septembre, en appel, le tribunal de Versailles annule la décision
de l’A.G. et condamne le club à verser 25000 francs. Il ne se prononce
toutefois pas sur la discrimination. Entre-temps, les féminines
ont trouvé une commune d’accueil, Bagneux. Une bonne commune d’accueil,
soulignent les joueuses rencontrées à l’occasion du match
Orsay-Bagneux du 23 janvier dernier.
Si tout est rentré dans l’ordre, pourquoi déposer, ce
9 février, une plainte pour discrimination sexiste et se constituer
partie civile ? « Les tribunaux civils sont là pour annuler
une décision ou un vote, explique Nicole Abar. Or nous considérons
qu’il y a un délit défini (article 225-1, 225-2, 225-4) par
le Code Pénal et qui est passible de deux ans de prison et de 200000
francs d’amende ». « Je signe la plainte pour que ça
serve à toutes les petites filles », souligne Sophie Coquard.
« Je suis d’accord à 100 %. Ce n’est pas parce qu’on est des
filles qu’on n’a pas le droit de jouer au football » proteste Laure
Dupont, la jeune joueuse de l’équipe de France.
Isabelle et Patrick Brun, dont les filles sont en cadettes, font aussi
partie de la trentaine de personnes qui signent cette plainte : «
il ne faut plus qu’une telle chose se reproduise ». C’est aussi le
point de vue de l’association Femmes solidaires, qui va se constituer partie
civile dans cette affaire : « S’il y a jurisprudence, ce sera très
important pour les autres sportives. Beaucoup n’osent pas s’exprimer sur
les difficultés qu’elles rencontrent », souligne sa présidente,
Sylvie Jan.
Pour la spécialiste des affaires juridiques du ministère
de la Jeunesse et des Sports - où les femmes, avant la nomination
de Marie-George Buffet, n’étaient pas non plus à l’honneur
-, « l’appel aux tribunaux dans ces affaires est très récent.
Et c’est la première fois qu’une plainte est déposée
au pénal. Avant, les femmes se contentaient de faire appel dans
leur fédération ». Une solution que Jean Verbecke,
président de la Ligue de Paris-Ile-de France, vice-président
de la Fédération française de football, défend
: « Nous avons bien réussi à trouver une issue au problème
d’Herblay ! ». Le type même de solution que les anciennes joueuses
du Plessis refusent : « Au final, explique Nicole Abar, l’équipe
féminine d’Herblay joue deux niveaux en dessous de celui qui était
le sien ! ».
Il faut dire que la situation des femmes dans le football français
est particulièrement misérable. Ce dont convient Marie-Lou
Durringer, représentante au plus haut niveau du football féminin,
qui préfère toutefois la négociation au procès
: « Il est grotesque qu’un club veuille se débarrasser d’une
équipe féminine. Mais cela arrive encore trop souvent. La
protection des équipes féminines dans les clubs est nécessaire
». Elle espère du Conseil fédéral qu’il prenne
des mesure.
En attendant que la fédération agisse, ce à quoi
elles ne croient plus, les anciennes du Plessis-Robinson espèrent
faire jurisprudence. Pour toutes les sportives. D’ores et déjà,
pour dépasser leur situation particulière, elles ont constitué
une association, LAJ (prononcer « elle agit »), qui pourra
soutenir d’autres femmes en difficulté.
Et à ceux qui objectent que tout cela n’est qu’une affaire de
personnes, Nicole Abar répond : « Une affaire de personnes
qui ont décidé de ne plus se contenter de n’être que
tolérées ». Comme on nous l’a dit et redit pendant
le Mondial, les femmes aiment le football. Les anciennes footballeuses
du Plessis ont prouvé qu’elles l’aiment vraiment.