L'Huma-Hebdo
18 -24 Février 1999
Retour Page précédente

Où sont les footballeuses ?
· La France compte 1,22 % de femmes parmi les footballeurs licenciés contre 20 % en Suède et 39 % aux Etats-Unis. 
· Le Conseil fédéral et la Ligue nationale de football (football professionnel) sont strictement masculins, et Marie-Lou Durringer est la seule femme sur les 25 membres que compte le Conseil national du football amateur. 
· Les footballeuses sont toutes amatrices. Huit cent joueurs ont le statut de professionnels. 
· Aucune femme n’est présidente de ligue (région) ou de district (département) 
· Les 1000 équipes de femmes sont réparties dans 22000 clubs mixtes. 
· La commission d’arbitrage répertorie 347 femmes pour un total de 25579 arbitres (0,13 %). Elles sont au mieux arbitres assistantes de matches de première et deuxième division. 
 
Football 
Quand le sexisme est mis hors-jeu
Une trentaine de footballeuses virées de leur club viennent de porter plainte en correctionnelle. Elles sont décidées à se battre pour que toutes les petites filles puissent choisir de pratiquer le sport qu’elles désirent.

La section féminine du Football-club du Plessis-Robinson (FCPR), dans les Hauts-de-Seine, existe depuis vingt-deux ans. Mais, en mai dernier, l’assemblée générale du club a décidé, à une courte majorité, de ne pas inscrire ses trois équipes pour la saison 1998-1999. Résultat : cinquante femmes et jeunes filles privées de matches. « Imaginez cette A.G., s’indigne Nicole Abar, ancienne internationale de football et entraîneuse des féminines. Des femmes pratiquent le football depuis plus de vingt ans dans une ville, quand, soudain, des gens se lèvent et leur interdisent de jouer parce qu’un jour, peut-être, une des trois équipes pourrait coûter cher. Quel mépris ! ». 

Le compte-rendu de la sténotypiste présente à cette assemblée générale nous apprend en effet que le président du club, Christian Poirot, indique que, pour monter à un niveau supérieur, « le budget estimé par la section féminine elle-même est de l’ordre de 80000 francs à 100000 francs. Il est clair qu’il entraîne un refus ». Drôle de prétexte. Car, comme le rappellent les joueuses, « notre budget n’atteindrait cette somme que si, un jour, en 2001 ou en 2002, ou plus tard encore, nous sommes qualifiées en nationale 1B. Et même alors, le club pourrait nous maintenir au niveau régional. » 
En attendant, les frais des féminines ont atteint la modique somme de 11000 francs en 1997-1998. Et ils auraient sans doute été du même ordre pour la saison concernée par le vote de l’assemblée générale. Une misère au regard des autres dépenses du club, qui se montent à 559804 francs pour les quelques frais généraux, et surtout pour les 355 licenciés masculins. D’autant que les joueurs de l’équipe première masculine ont droit, eux, à des primes de match. 

Et dans le même temps, le bulletin du club titre :  
« Un élan vers la montée pour toutes les équipes du FCPR ». Toutes les équipes ? Sauf les féminines, visiblement. Le traitement semble bien différent pour les hommes et les femmes au sein du FCPR. Mais il n’a pas été possible d’en parler au président Christian Poirot, qui, plutôt que de répondre à une interview, a préféré envoyer un communiqué. Nous n’apprendrons donc rien non plus de lui au sujet de la crise qui couvait depuis le jour où Nicole Abar, entraîneuse de la section féminine, avait présenté un plan de cinq ans pour l’accession d’une équipe en National 1B. Selon les joueuses, Christian Poirot leur aurait répondu que, si elles voulaient jouer à un niveau supérieur, il fallait qu’elles le fassent... ailleurs. 

Les footballeuses en prennent acte et, ne trouvant pas d’autres commune d’accueil, créent leur propre association. Fin 1997, les conditions sont réunies pour une séparation à l’amiable. Mais c’est alors la mairie qui refuse terrains et subventions. Cela au prétexte que les élus ne veulent qu’un seul club par sport sur leur commune. Retour donc à la case départ. 

Dans ce climat de tension grandissante et cette ambiance particulièrement dégradée, les féminines proposent, début 1998, de créer une section autonome chargée de trouver ses propres financements. Pas de réponse jusqu’à la répudiation par l’assemblée générale. Toute la section est alors interdite de championnat. Y compris Laure Dupont, qui joue en équipe de France des moins de seize ans !. 
« Ce qui s’est passé me révolte, mais je ne suis pas étonnée, constate Sophie Coquard, vingt-six ans, professeur des écoles, ancienne joueuse du Plessis. J’ai joué dans plusieurs clubs. A chaque fois, il y a des problèmes. Cette fois on a réagi. C’est bien. Pour ça, il fallait un leader. Nous l’avons trouvé en Nicole Abar ». Cette dernière, effectivement, catalyse la colère et regroupe les troupes. La priorité est d’abord de sauver la saison. Les féminines du Plessis s’adressent à un tribunal civil pour qu’il annule la décision de l’assemblée générale. Nanterre les déboute en juillet 1998, mais, le 15 septembre, en appel, le tribunal de Versailles annule la décision de l’A.G. et condamne le club à verser 25000 francs. Il ne se prononce toutefois pas sur la discrimination. Entre-temps, les féminines ont trouvé une commune d’accueil, Bagneux. Une bonne commune d’accueil, soulignent les joueuses rencontrées à l’occasion du match Orsay-Bagneux du 23 janvier dernier. 

Si tout est rentré dans l’ordre, pourquoi déposer, ce 9 février, une plainte pour discrimination sexiste et se constituer partie civile ? « Les tribunaux civils sont là pour annuler une décision ou un vote, explique Nicole Abar. Or nous considérons qu’il y a un délit défini (article 225-1, 225-2, 225-4) par le Code Pénal et qui est passible de deux ans de prison et de 200000 francs d’amende ». « Je signe la plainte pour que ça serve à toutes les petites filles », souligne Sophie Coquard. « Je suis d’accord à 100 %. Ce n’est pas parce qu’on est des filles qu’on n’a pas le droit de jouer au football » proteste Laure Dupont, la jeune joueuse de l’équipe de France. 

Isabelle et Patrick Brun, dont les filles sont en cadettes, font aussi partie de la trentaine de personnes qui signent cette plainte : « il ne faut plus qu’une telle chose se reproduise ». C’est aussi le point de vue de l’association Femmes solidaires, qui va se constituer partie civile dans cette affaire : « S’il y a jurisprudence, ce sera très important pour les autres sportives. Beaucoup n’osent pas s’exprimer sur les difficultés qu’elles rencontrent », souligne sa présidente, Sylvie Jan. 

Pour la spécialiste des affaires juridiques du ministère de la Jeunesse et des Sports - où les femmes, avant la nomination de Marie-George Buffet, n’étaient  pas non plus à l’honneur -, « l’appel aux tribunaux dans ces affaires est très récent. Et c’est la première fois qu’une plainte est déposée au pénal. Avant, les femmes se contentaient de faire appel dans leur fédération ». Une solution que Jean Verbecke, président de la Ligue de Paris-Ile-de France, vice-président de la Fédération française de football, défend : « Nous avons bien réussi à trouver une issue au problème d’Herblay ! ». Le type même de solution que les anciennes joueuses du Plessis refusent : « Au final, explique Nicole Abar, l’équipe féminine d’Herblay joue deux niveaux en dessous de celui qui était le sien ! ». 

Il faut dire que la situation des femmes dans le football français est particulièrement misérable. Ce dont convient Marie-Lou Durringer, représentante au plus haut niveau du football féminin, qui préfère toutefois la négociation au procès : « Il est grotesque qu’un club veuille se débarrasser d’une équipe féminine. Mais cela arrive encore trop souvent. La protection des équipes féminines dans les clubs est nécessaire ». Elle espère du Conseil fédéral qu’il prenne des mesure. 

En attendant que la fédération agisse, ce à quoi elles ne croient plus, les anciennes du Plessis-Robinson espèrent faire jurisprudence. Pour toutes les sportives. D’ores et déjà, pour dépasser leur situation particulière, elles ont constitué une association, LAJ (prononcer « elle agit »), qui pourra soutenir d’autres femmes en difficulté. 

Et à ceux qui objectent que tout cela n’est qu’une affaire de personnes, Nicole Abar répond : « Une affaire de personnes qui ont décidé de ne plus se contenter de n’être que tolérées ». Comme on nous l’a dit et redit pendant le Mondial, les femmes aiment le football. Les anciennes footballeuses du Plessis ont prouvé qu’elles l’aiment vraiment. 

 Retour Haut de Page