Clara Magazine
Novembre 98
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"Les joueuses refusent d'être hors-jeu"
 
          Les joueuses refusent d’être mises hors-jeu par les clubs de foot. 

          Nicole Abar, entraîneuse des équipes féminines du football club du Plessis-Robinson (FCPR), est la brebis qui sème la zizanie dans le troupeau. Elle a refusé de se soumettre aux diktats des dirigeants du club, qui ont exclu les joueuses des compétitions. A Bagneux, où elles ont retrouvé un terrain d’entente et d’accueil, Nicole Abar a créé l’association « Liberté Aux Joueuses ». Elle poursuit son combat pour faire reconnaître les discriminations sexistes qui mettent les joueuses sur la touche. 

          De sa mère italienne et de son père algérien, Nicole Abar a hérité d’un tempérament. De Toulouse où elle a grandi, elle a hérité l’accent. A partir de là, elle s’est forgée un certain sens éthique et une sacrée volonté pour combattre les injustices et revendiquer ses droits. « Le foot, c’est un lieu où je n’ai jamais entendu que j’avais les cheveux frisés et que j’était arabe ». dit-elle. A six ans, au pied d’une cité de banlieue plantée au bord d’un gazon, elle entend « hé petit, viens jouer ! ». Le « petit » se révèle « une petite » et la plus douée des gamins pour courir et taper dans le ballon rond. « A l’école, dans les années 60, les seuls arabes pointés du doigt, c’était mes frères et mes soeurs. Je n’avais qu’une envie : raser les murs et me faire oublier ».  Au foot, la petite fille renfermée est acceptée et valorisée. « Tout d’un coup, j’étais au centre du terrain, et les regards qui se portaient sur moi étaient hypervalorisants. Le sport m’a apporté le respect de moi et des autres ». A 17 ans, elle intègre l’équipe de France, quitte Toulouse pour Reims, et s’entraîne au plus haut niveau. Avec une bourse, elle « crève souvent la faim », accumule les petite boulots, et fait une croix sur les études supérieures. « Pour les femmes encore plus que pour les hommes, rien n’est donné ». Elle se cramponne sur le terrain et se construit un avenir professionnel à la force du poignet. De remplacements en concours internes, elle gravit les échelons à France Télécom où elle est chef de projet. 

 
Mises sur la touche en raison de leur excellence ! 
          En 1994, Nicole Abar arrive au FCPR. Ancienne joueuse internationale, à quarante ans, elle continue de pratiquer et d’entraîner « pour donner ce qu’elle a reçu et partager ce qu’elle a acquis ». Le club qui a une section féminine depuis 22 ans, compte 50 joueuses et trois équipes dont une de moins de 16 ans. L’équipe première féminine évolue alors au plus haut niveau régional, et Nicole a l’ambition de faire accéder les joueuses au niveau du championnat national qu’elles méritent. Les solutions de financement qu’elle propose pour y parvenir sont balayées d’un revers de main. De pressions en mesures de rétorsion - pas de matériel, non renouvellement des contrats de dirigeants et d’éducateurs pour encadrer les équipes de filles- les relations s’enveniment jusqu’à la rupture. Qualifiées de « dissidentes », accusées de « se livrer à des manifestations et des pétitions » pour dénoncer les discriminations sexistes, les dirigeants considèrent que les joueuses « créent une situation conflictuelle qui entrave le bon fonctionnement du club ». En mai 98, l’assemblée générale du club vote leur exclusion des compétitions pour la saison suivante. Motif : des raisons budgétaires, qui selon le président du club, Monsieur Poirot, « ne sont pas liées à la nature féminine des équipes » mais « à leur niveau de compétition »... supérieur à celui des équipes masculines. Arguant que le club n’a pas vocation à soutenir le « sport d’élite incarné par l’équipe féminine », les joueuses se voient brutalement mises sur la touche en raison de leur excellence. Une attitude révélatrice d’un milieu où la pratique féminine est tolérée, tant qu’elle rapporte au club des cotisations, mais ne réclame pas d’investissements. Avec Nicole, des dirigeants, des éducateurs, des joueuses et des parents se cotisent pour contester cette décision devant la justice. Ils combattent la thèse selon laquelle l’engagement des équipes féminines pour la saison 1998-1999 entraînerait des charges financières supplémentaires. Le 16 juillet, le premier jugement du Tribunal de Nanterre, est défavorable aux joueuses, qui font appel. Le 15 septembre, la Cour de Versailles renverse la décision, et condamne le club sur un vote entaché d’irrégularités et l’utilisation abusive de certains pouvoirs. 
 
 Des pratiques sexistes qui ne sont pas isolées
          Depuis les nouvelles orientations prises par Marie-Georges Buffet, le Ministère de la Jeunesse et des Sports reçoit chaque semaine des plaintes similaires. L’équipe féminine des Reds, initialement domiciliée à Rungis et qui évolue en championnat national, erre depuis six ans dans les communes du Val de Marne, au gré des terrains qui lui sont provisoirement concédés. En Seine et Marne, sur plus de dix clubs qui comptaient une section féminine, il n’en reste aujourd’hui plus que cinq. Sacrifiées par des clubs qui les déclarent forfait contre leur gré, les joueuses sont souvent obligées de se constituer en association autonome, en perdant du même coup le bénéfice de s’inscrire à leur niveau de championnat antérieur auprès de la Fédération Française de Football. De son côté, la Ligue de Paris Ile de France de Football n’admet aucune autre compétence qu’elle -même pour juger des décisions de la Ligue, laissant le champ libre à l’opacité des règles de fonctionnement de certains clubs et à l’arbitraire des arbitrages financiers. Après avoir sollicité plusieurs communes des Hauts de Seine, les joueuses du Plessis ont trouvé un terrain d’entente et d’accueil auprès de Janine Jambu, maire de Bagneux. Les joueuses trouvent en effet plus souvent un soutien auprès des femmes élues, ou des présidentes de club -fait, hélas rarissime. L’association qu’elles ont constituée « Liberté Aux Joueuses » compte déjà soixante-dix adhésions. « Le fait d’exister est déjà une forme de résistance » dit Nicole Abar. Mais elle décidée à faire reconnaître devant un tribunal pénal les discriminations sexistes. « J’ai trop donné au foot pour m’arrêter là. Je veux pouvoir continuer à transmettre aux filles ce que j’ai reçu. Je revendique pour elles l’égalité et la mixité, dans des clubs où elles puissent défendre leurs droits et des valeurs de solidarité et s’autoriser à avoir des ambitions ». 

Les Etats-Unis comptent 36 % de footballeuses, et la Suède 20 %. En France, les clubs n’admettent encore que 1 % de joueuses...