Le Monde
30 Octobre 98
Retour Page précédente

"Quand les clubs mettent le football féminin hors-jeu"
 
Courtisées par les publicitaires et les présidents de clubs tant qu'elles restent dans les tribunes ou devant la télévision, les femmes ont du mal à trouver leur place, crampons aux pieds, sur le terrain où l’"effet Coupe du monde" se révèle parfois pervers

      Depuis vingt-deux ans, le FC Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine) s'enorgueillissait de sa section féminine, une pionnière dans ce sport réputé "d'hommes". Elle comportait  encore récemment trois équipes, dont une de jeunes filles de moins de seize ans. 
      Ancienne internationale arrivée au club en 1994 comme entraîneuse-joueuse, Nicole Abar souhaitait insuffler un surcroît d’ambition à ses coéquipières. L’équipe première évoluait alors au plus haut niveau régional. 
En 1996, la section fait part de sa volonté de se hisser à l’échelon national. Nicole Abar expose au président du club, Christian Poirot, un plan de cinq ans pour y parvenir. Le projet est assorti d’une demande de rallonge financière. Refusée. « Notre vocation est le sport de masse, pas l’élitisme, explique aujourd’hui Christian Poirot. Il nous faut, par priorité, intégrer les jeunes des cités environnantes qui viennent chaque année plus nombreux. Au début de cette saison, nous avons eu 30 % d’inscriptions supplémentaires à l’école de football. Nous devons accueillir 160 gamins sur deux terrains. » 
Les relations entre les deux protagonistes ne cessent de s’envenimer. En mai 1998, le divorce est prononcé. Par 65 voix contre 62 et 3 abstentions, l’assemblée générale du club vote la non-inscription des équipes féminines pour la saison suivante. Nicole Abar et une trentaine d’autres joueuses font alors une demande d’annulation de la décision de l’assemblée générale devant le tribunal d’instance de Nanterre, pour discrimination sexiste. Le 16 juillet, le premier jugement est défavorable aux plaignantes. Le 15 septembre pourtant, la cour d’appel de Versailles renverse la décision et condamne le club, uniquement sur un vice de forme. Nicole Abar envisage depuis de poursuivre son combat devant un tribunal pénal, afin que soit reconnue la discrimination. « Il faut un exemple pour que plus jamais ce genre de situation se reproduise », insiste celle qui a parallèlement fondé une association, Liberté Aux Joueuses (LAJ). 
Car la mésaventure des dames du Plessis-Robinson n’est pas isolée. Chaque semaine, le ministère de la jeunesse et des sports est prévenu d’affaires similaires. L’engouement pour le football, amplifié par la Coupe du monde 1998, provoque l’afflux de jeunes désireux de suivre l’exemple de Zinedine Zidane et des Bleus. Devant la pénurie d’infrastructures, les clubs, particulièrement dans la région parisienne, sont tentés de sacrifier leur section féminine. 
« Nous sommes tolérées tant que nous ne dérangeons pas » résume Monya Haba, vingt-neuf ans, responsable des Reds, évoluant en championnat régional. Depuis six saisons, son équipe, initialement domiciliée à Rungis (Val-de-Marne), erre dans la banlieue parisienne, au gré des terrains qui lui sont provisoirement concédés. Un temps, les jeunes filles ont même dû se replier sur une pelouse de jardin public et un parking. Après avoir démarché 35 communes, la section a enfin trouvé, en juin, un asile apparemment durable à Yerres (Essonne). « Ce qui nous a fait tenir ? D’abord la passion pour le foot, ensuite le dégoût du système et de l’état d’esprit des gens », affirme Monya Haba. 

« UNE SOUFFRANCE » 
« Dans les clubs, les sections féminines sont acceptées au bas niveau. Mais quand elles commencent à réclamer le terrain d’honneur, les ennuis commencent », explique Pascal Caillard, aujourd’hui entraîneur des dames d’Orsay (Essonne). L’exode, les vexations, un procès en diffamation même : l’homme a tout connu depuis cinq ans : « Dès que l’équipe féminine évolue plus haut que la première formation masculine et devient le fanion du club, les jalousies et les menaces commencent », raconte-t-il. 
A Herblay (Val d’Oise), ses protégées en ont fait les frais. « Nous avions un créneau d’entraînements, le mardi, sur un des deux terrains, en même temps que l’équipe masculine, se souvient Pascal Caillard. Un soir, nous sommes arrivés et les deux terrains étaient occupés par les hommes. » Peu après, le club déclarait le forfait général de l’équipe féminine, contre le gré de cette dernière. Reconstituées en association autonome, les proscrites se sont réaffiliées à la Fédération française de football (FFF) mais ont dû reprendre la compétition deux divisions au-dessous de leur niveau initial. 
« Ici, c’est le Club Med » Evelyne Ausseur ne tarit pas d’éloges sur le jeune club de Serris (Seine-et-Marne) qu’elle vient de rejoindre. Il faut dire -fait rarissime- qu’ici, le président du club est une présidente. Depuis vingt-deux ans qu’elle pratique sont sport, Evelyne a trop souvent entendu que « le football n’est pas fait pour les femmes ». 
Lorsqu’elle a débuté, à l’âge de douze ans, il existait plus de dix clubs avec une section féminine en Seine-et-Marne. « Aujourd’hui, il n’y en a plus que cinq, recense-t-elle. Rien n’a jamais été fait pour le football féminin. La FFF compte environ 28 000 joueuses, soit à peine 1,22 % du nombre de licenciés. La proportion est de 20 % en Suède et de 39 % aux Etats-Unis. 
La FFF et la Ligue de Paris/Ile-de-France ne souhaitent pas s’appesantir sur tous ces litiges. Les anciennes du Plessis-Robinson ont finalement trouvé un nouveau club à Bagneux (Hauts-de-Seine). Pour l’heure, elles n’ont qu’un jeu de maillots pour trois équipes. « Nous sommes des laissées-pour-compte, assure Nicole Abar. On nous tolère parce qu’on n’a pas le droit de nous empêcher de jouer. Cet ostracisme est une souffrance, une humiliation permanente. » Courtisées devant leur poste de télévision et dans les tribunes, les femmes ont encore du mal à se faire accepter sur le terrain. 

 
LES CARENCES DU HAUT NIVEAU 

Depuis le début de la saison, le Centre technique national de Clairefontaine (Yvelines) accueille en permanence vingt-huit jeunes joueuses. Sélectionnées dans toute la France, ces filles âgées de quinze à vingt deux ans suivent un entraînement intensif quotidien, sur le modèle masculin des centres de formation de club ou de l’Institut national du football (INF). Le but est de pallier les carences dans la préparation au haut niveau, le championnat national n’étant pas assez relevé pour aguerrir les internationales. 
Historiquement, le haut niveau féminin a pris un retard considérable sur son homologue masculin. Le premier match officiel de l’équipe de France remonte à 1971. La sélection nationale a toujours du mal à tenir la comparaison, surtout physiquement, face à ses adversaires des pays du nord de l’Europe, des Etats-Unis ou de Chine. L’équipe ne s’était pas qualifiée pour les Jeux olympiques d’Atlanta, en 1996. Elle a encore échoué dans les préliminaires à la Coupe du monde 1999 aux Etats-Unis, qui étaient également qualificatifs pour les JO de Sydney, en l’an 2000. L’objectif est donc désormais de préparer les championnats d’Europe 20001. 
Gérard Houiller, l’ancien directeur technique national de la Fédération française de football (FFF), a initié le projet de Clairefontaine. Aimé Jacquet, son successeur, entend le poursuivre et a inscrit le football féminin dans ses priorités. Utilement : dans le long résumé de l’histoire du football français, publié dans l’annuaire fédéral de la FFF, pas une ligne n’est consacrée au football féminin.