Courtisées par les publicitaires et les présidents
de clubs tant qu'elles restent dans les tribunes ou devant la télévision,
les femmes ont du mal à trouver leur place, crampons aux pieds,
sur le terrain où l’"effet Coupe du monde" se révèle
parfois pervers
Depuis vingt-deux ans, le FC Plessis-Robinson
(Hauts-de-Seine) s'enorgueillissait de sa section féminine, une
pionnière dans ce sport réputé "d'hommes". Elle comportait
encore récemment trois équipes, dont une de jeunes filles
de moins de seize ans.
Ancienne internationale arrivée
au club en 1994 comme entraîneuse-joueuse, Nicole Abar souhaitait
insuffler un surcroît d’ambition à ses coéquipières.
L’équipe première évoluait alors au plus haut niveau
régional.
En 1996, la section fait part de sa volonté de se hisser à
l’échelon national. Nicole Abar expose au président du club,
Christian Poirot, un plan de cinq ans pour y parvenir. Le projet est assorti
d’une demande de rallonge financière. Refusée. « Notre
vocation est le sport de masse, pas l’élitisme, explique aujourd’hui
Christian Poirot. Il nous faut, par priorité, intégrer les
jeunes des cités environnantes qui viennent chaque année
plus nombreux. Au début de cette saison, nous avons eu 30 % d’inscriptions
supplémentaires à l’école de football. Nous devons
accueillir 160 gamins sur deux terrains. »
Les relations entre les deux protagonistes ne cessent de s’envenimer.
En mai 1998, le divorce est prononcé. Par 65 voix contre 62 et 3
abstentions, l’assemblée générale du club vote la
non-inscription des équipes féminines pour la saison suivante.
Nicole Abar et une trentaine d’autres joueuses font alors une demande d’annulation
de la décision de l’assemblée générale devant
le tribunal d’instance de Nanterre, pour discrimination sexiste. Le 16
juillet, le premier jugement est défavorable aux plaignantes. Le
15 septembre pourtant, la cour d’appel de Versailles renverse la décision
et condamne le club, uniquement sur un vice de forme. Nicole Abar envisage
depuis de poursuivre son combat devant un tribunal pénal, afin que
soit reconnue la discrimination. « Il faut un exemple pour que plus
jamais ce genre de situation se reproduise », insiste celle qui a
parallèlement fondé une association, Liberté Aux Joueuses
(LAJ).
Car la mésaventure des dames du Plessis-Robinson n’est pas isolée.
Chaque semaine, le ministère de la jeunesse et des sports est prévenu
d’affaires similaires. L’engouement pour le football, amplifié par
la Coupe du monde 1998, provoque l’afflux de jeunes désireux de
suivre l’exemple de Zinedine Zidane et des Bleus. Devant la pénurie
d’infrastructures, les clubs, particulièrement dans la région
parisienne, sont tentés de sacrifier leur section féminine.
« Nous sommes tolérées tant que nous ne dérangeons
pas » résume Monya Haba, vingt-neuf ans, responsable des Reds,
évoluant en championnat régional. Depuis six saisons, son
équipe, initialement domiciliée à Rungis (Val-de-Marne),
erre dans la banlieue parisienne, au gré des terrains qui lui sont
provisoirement concédés. Un temps, les jeunes filles ont
même dû se replier sur une pelouse de jardin public et un parking.
Après avoir démarché 35 communes, la section a enfin
trouvé, en juin, un asile apparemment durable à Yerres (Essonne).
« Ce qui nous a fait tenir ? D’abord la passion pour le foot, ensuite
le dégoût du système et de l’état d’esprit des
gens », affirme Monya Haba.
« UNE SOUFFRANCE »
« Dans les clubs, les sections féminines sont acceptées
au bas niveau. Mais quand elles commencent à réclamer le
terrain d’honneur, les ennuis commencent », explique Pascal Caillard,
aujourd’hui entraîneur des dames d’Orsay (Essonne). L’exode, les
vexations, un procès en diffamation même : l’homme a tout
connu depuis cinq ans : « Dès que l’équipe féminine
évolue plus haut que la première formation masculine et devient
le fanion du club, les jalousies et les menaces commencent », raconte-t-il.
A Herblay (Val d’Oise), ses protégées en ont fait les
frais. « Nous avions un créneau d’entraînements, le
mardi, sur un des deux terrains, en même temps que l’équipe
masculine, se souvient Pascal Caillard. Un soir, nous sommes arrivés
et les deux terrains étaient occupés par les hommes. »
Peu après, le club déclarait le forfait général
de l’équipe féminine, contre le gré de cette dernière.
Reconstituées en association autonome, les proscrites se sont réaffiliées
à la Fédération française de football (FFF)
mais ont dû reprendre la compétition deux divisions au-dessous
de leur niveau initial.
« Ici, c’est le Club Med » Evelyne Ausseur ne tarit pas
d’éloges sur le jeune club de Serris (Seine-et-Marne) qu’elle vient
de rejoindre. Il faut dire -fait rarissime- qu’ici, le président
du club est une présidente. Depuis vingt-deux ans qu’elle pratique
sont sport, Evelyne a trop souvent entendu que « le football n’est
pas fait pour les femmes ».
Lorsqu’elle a débuté, à l’âge de douze ans,
il existait plus de dix clubs avec une section féminine en Seine-et-Marne.
« Aujourd’hui, il n’y en a plus que cinq, recense-t-elle. Rien n’a
jamais été fait pour le football féminin. La FFF compte
environ 28 000 joueuses, soit à peine 1,22 % du nombre de licenciés.
La proportion est de 20 % en Suède et de 39 % aux Etats-Unis.
La FFF et la Ligue de Paris/Ile-de-France ne souhaitent pas s’appesantir
sur tous ces litiges. Les anciennes du Plessis-Robinson ont finalement
trouvé un nouveau club à Bagneux (Hauts-de-Seine). Pour l’heure,
elles n’ont qu’un jeu de maillots pour trois équipes. « Nous
sommes des laissées-pour-compte, assure Nicole Abar. On nous tolère
parce qu’on n’a pas le droit de nous empêcher de jouer. Cet ostracisme
est une souffrance, une humiliation permanente. » Courtisées
devant leur poste de télévision et dans les tribunes, les
femmes ont encore du mal à se faire accepter sur le terrain.