Vanessa CAFFIN
La Révolte des Femmes : « En tennis, la grève
menace et la colère monte dans de nombreuses disciplines. Marie-George
Buffet veut légiférer sur la parité dans le sport
».
LA GUERRE des sexes aura- t-elle lieu ? Les soixante meilleures joueuses
de tennis mondiales se sont mobilisées cette semaine dernière
; Martina Hingis, pour revendiquer les mêmes dotations financières
que celles accordées aux messieurs. Elles sont prêtes à
faire grève pour obtenir l'égalité. " Je ne vois pas
pourquoi nous serions payées différemment. C'est injuste
et ridicule " a déclaré, amère, la Suissesse. Au fil
de la dernière décennie, les filles ont gagné la guerre
du jeu et de l'audience. Pas celle des prix. Sur les quatre tournois du
Grand Chelem, seul l'US Open accorde les mêmes primes aux deux sexes.
A Roland-Garros, elles sont payées 5% de moins que les hommes, 10%
de moins à Wimbledon. " Il est temps de montrer le pouvoir des filles,
s'est insurgée Mary Pierce. Le tennis féminin est devenu
plus excitant et nous sommes un meilleur produit que les hommes. Nous méritons
donc d'avoir les mêmes prix. "
Jamais la menace n'a été aussi sérieuse. Comme
si les frustrations tues, en un siècle de tennis féminin,
les avaient rendues irréductibles. Caprice de gamines (trop)
gâtées ? Avec ses trois millions de dollars de gains l'an
dernier, Hingis n'est pas la plus à plaindre. Mais son combat dévoile
une vérité pernicieuse et généralisée
dans le milieu sportif. Au ministère de la Jeunesse et des Sports,
la fureur des femmes a trouvé des oreilles compatissantes, attentives.
Une enquête a été lancée en mars 1998, relativisant
les avancées trop flatteuses jusqu'alors énoncées.
Certes, depuis 1990, tout nouveau sport souhaitant être inclus au
programme olympique doit comporter des épreuves féminines.
Certes, à Sydney, les femmes constitueront 4 000 des 10 000 participants.
Certes, les femmes ont massivement investi le monde du sport (aujourd'hui
encore, le cyclo-cross s'ouvre aux femmes). EIles ne le gouvernent pas,
pour autant.
En France, Jacqueline Reverdy est la seule femme présidente d'une
fédération sportive olympique (équitation). Sur les
soixante directeurs techniques nationaux (DTN), on compte cinquante- sept
hommes., L'accès aux postes à responsabilité est verrouillé.
Cathy Fleury, championne du monde de judo en 1989 et championne olympique
en 1992, l'a constaté à ses dépens : " J'ai orienté
toute ma carrière pour décrocher un job dans l'encadrement
à la fédération. Mais c'est impossible ! On m'a dit
que ce n'était pas le moment, que les personnes en place ne voulaient
pas travailler avec moi. Je n'ai rien pu faire puisque c'est le DTN qui
décide. En revanche, tous les hommes qui ont mon palmarès
ont été propulsés à des postes importants.
"
Pour combattre ce machisme déplacé, Marie- George Buffet
a décidé d'ouvrir le chantier de la féminisation.
Une loi d'orientation est actuellement en préparation, prévoyant
le principe de la parité dans les instances dirigeantes et la création
d'un observatoire destiné à contrôler sa mise en place.
Les fédérations qui ne respecteront pas la règle du
50-50 seront passibles de sanctions financières, à l'instar
des partis politiques qui enfreindront les quotas de femmes en position
éligible, à partir des municipales 2001. " Dans les sports
où les femmes sont minoritaires, elles sont en bute à des
discriminations très fortes, analyse Lylian Halls-French, conseillère
en charge du dossier au ministère. Mais dans les discipline où
elles sont à équivalence, voire majoritaires, elles en subissent
également, en terme de médiatisation notamment. "
En 1995, 305 heures d'antenne ont été consacrées
aux sports féminins à la télévision française,
contre 1041 heures pour les sports masculins. L'année dernière,
pour la première fois, une rencontre de l'équipe de France
féminine de basket a été diffusée, sur Pathé
Sport. Plus grave, les arnaques financières. " Est-il normal que
pour un même sport, l'échelle des primes des femmes pros soient
calquées sur celle des amateurs hommes ? ", s'insurge Lylian Halls-French.
La pratique est courante, institutionnalisée, parfois condamnée,
à voix basse. " Les femmes ne témoignent pas, regrette Nicole
Abar, une ancienne internationale de football. Elles n'ont rien, mais le
peu qu'elles ont, elles y tiennent. Elles agissent comme des femmes violées
qui ont peur des représailles. "
Insultée, puis virée du club de football du Plessis-Robinson
où elle entraînait, Nicole s'est jurée de ne jamais
plus se taire. " En mai 98, les équipes féminines voulaient
monter en Nationale, relate-t- elle. Le club s'y est opposé parce
que cela coûtait trop cher, paraît-il. Et nous avons toutes
été renvoyées. Une injustice qui s'ajoute à
tant d'autres au quotidien : pas d'accès aux terrains, pas de vestiaires,
pas d'argent. " Principal accusé, Christian Poirot, le président
du club, réfute ces allégations : " Au travers de cette affaire,
Nicole Abar veut condamner l'ensemble des discriminations qui existent
dans le sport. Il y en a sûrement, mais pas au Plessis. Les féminines
ont toujours été très heureuses ici. "
Depuis, les " heureuses filles " se sont exilées à Bagneux.
Nicole Abar a porté plainte devant le tribunal de grande instance
de Nanterre pour discrimination sexiste et a créé l'association
" Liberté aux Joueuses " (LAJ), afin de venir en aide aux femmes
qui ont vécu le même calvaire. L'association, présente
sur Internet (www.laj.fr), épaule, conseille, procure une assistance
juridique et informe de leurs droits les victimes, de discriminations sexistes.
" On a pris le risque de mourir" pour changer les choses, j'espère
que cela servira d'exemple " soupire la présidente épuisée.