En Jeu
Janvier 2000
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Philippe Brenot


DOSSIER : "Le foot au féminin"


PRES DE 32000 LICENCIEES ...
Le football féminin existe officiellement au sein de la Fédération française de football depuis trente ans. Les féminines sont aujourd'hui 31756 licenciées (1,4 % des licenciés FFF), dont 62 % de moins de 16 ans. Cela place la France au 61 rang européen et au 11, rang mondial. La première Ligue est Rhône-Alpes, loin devant Midi-Pyrénées et Paris-Ile-de-France. Créé en 1974, le championnat national oppose 12 équipes en 1A (Toulouse O.A.C. est détenteur du titre) et 30 équipes divisées en trois poules en 1 B. L'équipe de France, absente du Mondial 1999 remporté par les Etats-Unis (Chine 21, Brésil 31, Norvège 41) est en course pour la qualification à l 'Euro 2001. Outre l 'équipe A, il existe une équipe moins de 18 ans et une équipe moins de 16 ans. 
 

DU CENTRE DE CLAIREFONTAINE A UNE POSSIBLE CANDIDATURE A L'ORGANISATION DE LA COUPE DU MONDE, 
ÇA BOUGE ENFIN DANS LE FOOT FEMININ FRANÇAIS. MAIS LES JOUEUSES, ENCORE TROP PEU NOMBREUSES, SE DOIVENT DE RESTER OFFENSIVES POUR FAIRE EVOLUER STRUCTURES ET MENTALITES. 

Les filles sont entrées dans Clairefontaine, le temple du football français. Très discrètement, presque en catimini. Mais, depuis le mémorable été 1998, elles ont pris leurs quartiers dans le fameux repaire de la forêt de Rambouillet (Yvelines). " La création, dans la maison du football et à la vue de tout le monde, du Centre national de formation pour les féminines est un symbole très fort ", insiste Elisabeth Loisel, entraîneur de l'Equipe de France A après avoir été celui de la VGA Saint-Maur du temps où le club parisien jouait les premiers rôles en championnat. " C'est une vraie reconnaissance, et cela permet à nos jeunes joueuses de s'entraîner cinq fois par semaine, dans des conditions plus en rapport avec le haut niveau. "
Les trente pensionnaires, agees de 15 à 21 ans, sont confiées à la garde paternelle de Christian Coste, ancien international, qui jusque là ne s'était "jamais occupé de foot féminin ". 
 " C'est sûr, elles sont très regardées. Beaucoup d'entraîneurs en formation ou qui se recyclent passent par ici, et certains sont surpris. Moi- même, je me suis fait chambrer parce que je m'occupais de filles.. " 

Mais tout arrive. Même Thierry Roland a - très brièvement - mentionné l'existence du Centre à l'occasion du dernier France-Croatie: le coup d'envoi était donné par Sandrine Roux, inamovible gardienne des Bleues, qui fêtait sa retraite internationale. Reste que les lendemains de match international il faut s'abîmer les yeux pour lire le résultat. Souvent en vain, même dans les quotidiens les plus sportifs. 
Christian Coste dit avoir découvert " un football très technique, mais où l'engagement physique est moindre, par exemple dans le jeu de tête ou dans la puissance des frappes. " En revanche, il existe des styles de jeu bien définis. 
 

" Au sud de la Loire, le jeu est plus léché, plus chantant, tandis que dans le Nord et l'Est la combativité prime, précise Elisabeth LoiseL Et à l'échelon international, on retrouve les caractéristiques des équipes garçons: Norvège-Brésil, c'est la même opposition de styles. Quant à l'Equipe de France, elle privilégie un jeu court, en mouvement, bien réalisé. " 

Christian Coste a dû également faire preuve de doigté et de psychologie dans la gestion de son groupe. " Les filles sont très émotives, très sensibles. Il faut faire attention aux mots que l'on emploie. Et, parfois, elles sont tellement obéissantes qu'on est presque dans l'excès. " 

Elles possèdent également une volonté à toute épreuve face à un emploi du temps infernal : cours au lycée, à la fac de droit, en IUT ou en Staps, puis entraînement en soirée, cinq fois par semaine, avant les devoirs. Le vendredi en fin d'après-midi, à peine douchées, elles rentrent chez elles pour jouer dans leur club le samedi ou le dimanche matin. Avant de reprendre qui le train, qui l'avion. Si elles tiennent, c'est parce qu'elles sont " aussi passionnées, sinon plus que les garçons. Car elles savent qu'elles ne feront jamais du football leur métier. C'est le seul plaisir qui les fait s'y investir ". Chaque week-end, Sandra, Nelly, Laëtitia et leurs camarades retrouvent aussi à St-Brieuc, Juvisy ou Soyaux (dans la banlieue d'Angoulême) une réalité moins reluisante. Le championnat de France se déroule dans le plus parfait anonymat, devant un public confidentiel et sans sponsor. Le niveau y est faible et les structures font défaut. " Les clubs reposent encore sur la bonne volonté de quelques personnes, qui souvent s'y sont investies parce que leur gamine était mordue. Alors que si l'on avait rencontré une meilleure écoute auprès des clubs " garçons ", le foot féminin aurait évolué plus vite ". Toutefois, pour éviter que des clubs de bon niveau disparaissent brusquement, des obligations en matière de jeunes ont été mises en place depuis une dizaine d'années, et des diplômes d'éducateurs et d'éducatrices créés. Il est néanmoins révélateur qu'aucun grand club professionnel ne possède de section féminine amateur, à l'exception de l'A.S. Nancy- Lorraine et du Paris-Saint-Germain, où les filles sont présentes depuis la saison 1974-75. " D'un point de vue matériel, les avantages consistent en des places gratuites pour les matches au Parc, des réductions sur les produits dérivés et des équipements pour les matches et les entraînements ", note Nathalie Certano, la présidente de la section féminine. Il y a surtout l'honneur de revêtir un maillot prestigieux. 

Mais, même au PSG, tout reste à faire. " Dans le club comme dans le milieu du foot en général, certains ne sont pas encore convaincus que les filles peuvent jouer au ballon à côté des garçons sans leur prendre leur place ni faire injure à la féminité. C'est sans doute le combat le plus dur à mener désormais. " 

Dans ce combat, Nicole Abar est certainement la plus en pointe. L 'ancienne attaquante de l'équipe de France, exclue avec toute son équipe du club du Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine) au début de la saison 97-98 avant de trouver refuge à Bagneux, a même créé pour les besoins de la cause l'association LAJ : " Liberté aux joueuses ".  Nicole Abar a listé les discriminations dont les filles sont victimes : "Le premier blocage, c'est souvent les parents : parce qu'une fille ça ne joue pas au foot, sinon elle perd sa féminité. Le second, c'est un refus d'accueil pur et simple : pas de place à l'école de football. " 

Ensuite, dans la pratique, les filles se retrouvent plus souvent sur les terrains en stabilisés que sur les belles pelouses. " Et puis on ne va pas s'enquiquiner à trouver un encadrement technique de qualité: un petit bénévole fera bien l'affaire. Enfin, on refuse aux équipes de monter de division : c'est trop cher paraît-il. Ce qui n'empêche pas de donner de coquettes primes de match aux garçons, qui pourtant évoluent plusieurs divisions en dessous ! Et malgré tout, nous sommes passionnées par ce jeu, et les petites filles veulent faire du foot... " 
Dam sa guérilla de franc-tireur, Nicole Abar peut compter sur la bienveillance d'une ministre de la Jeunesse et des Sports très engagée dans la défense des droits des femmes. Le football était d'ailleurs l'un des sujets de discussion lors des Assises nationales " Femmes et sport ", en mai dernier. 

Le ton est moins revendicatif à la Fédération Française de Football, et l'approche est plus feutrée, plus proche du terrain. Mais la fédération affiche le même souci de développer le football féminin. Un projet de Challenge de France, réplique de la Coupe de France dont la finale pourrait se jouer en lever de rideau d'un grand match pro, attendrait un sponsor pour sortir des cartons. Et la fédération envisage "très sérieusement " de se porter candidate à l'organisation de la Coupe du Monde féminine, en 2006 (la prochaine, dont la date a été avancée d'un an, aura lieu en Australie en 2002). 

L'événement pourrait avoir un formidable effet d'entraînement sur la pratique de masse, si l'Equipe de France est en mesure d'y briller. Les jeunes pousses de Clairefontaine y songent déjà. Comme Virginie, 15 ans, qui a déjà choisi sa place pour le grand jour : dans les buts, comme dernier rempart. " Alors, même si parfois tu aimerais souffler un peu, tu te dis quand même qu'ici, à Clairefontaine, c'est le paradis! " Drôle de paradis, aux horaires millimétrés. Mais où le foot féminin peut forger des rêves d'avenir.
 
 

VIOLAINE JEAN-PIERRE, 13 ANS, EVOLUE A BAGNEUX (HAUTS-DE-SEINE). 
CLASSEE DIXIEME MEILLEURE JOUEUSE D'ILE-DE-FRANCE DANS SA CATEGORIE, SA PASSION POUR LE FOOT EST A LA FOIS IMPERIEUSE ET REFLECHIE. 

" J'aime le foot depuis qu'on m'a donné un ballon. Ma mère, qui n'est pas du tout sportive, et mon père, plutôt rugby, étaient très étonnés. Quand je leur disais que je voulais jouer au foot ils me répondaient que les clubs de filles ça n'existait pas! Jusqu'à ce qu'on trouve dans la boîte aux lettres un prospectus de l'A.S. Fresnes disant qu'ils acceptaient les filles. J'avais 7 ans, et c'était l'un des plus beaux jours de ma vie. 

" Au début j'ai eu un peu de mal à me faire accepter. Puis je me suis améliorée et j'ai commencé à marquer des buts. Les garçons n'étaient pas jaloux, mais bon... 

Avec les garçons, j'ai beaucoup appris et progressé. Le jeu est plus physique, il faut s'imposer. Mais jouer entre filles, comme depuis cette année à Bagneux, c'est mieux . on se fait des amies, et si tu rates un but, on ne te crie pas dessus ! Je peux aussi me changer et prendre ma douche avec les autres. 

" Avant, je jouais avant-centre, et maintenant libéro : un poste depuis lequel on a une très bonne vision du jeu et la responsabilité de la relance. Sinon, je n'ai pas de modèle. Disons que j'aime bien ceux qui font des passes. 

" Le foot à la télé ne m'intéresse pas -. je préfère jouer que voir jouer, ou alors dans un stade, pour observer le placement des joueurs, le jeu en triangle... Comme pour France-Russie au Stade de France, un match pour lequel la Ligue nous avait donné des places. " Même si je suis grande pour mon âge, 1 m 70, je préfère rester en moins de 16 ans, bien qu'on m'ait proposé de jouer avec les adultes. Je ne veux pas brûler les étapes. Et si le foot, c'est très important pour moi, un vrai besoin, je n'aimerais pas être pro. Je préférerais être prof de gym. Parce que la compétition, être prête à tout pour arriver, quitte à écraser les autres, ça ne me plaît pas. Bien sûr, je rêve de jouer en équipe de France. Mais pas à n'importe quel prix. "
 
 

REPRISES DE VOLEE 

GARÇONS " il sont un peu surpris quand on leur dit qu'on fait du font. S'ils aiment ou pas, ça prouve s'ils sont intelligents ou non. " Laure Dupont, 17 ans, stagiaire à Clairefontaine. 

STADE DE FRANCE " Je ne joue pas au font pour jouer sur de beaux terrains. Si on nous proposait le Stade de France, on ne dirait pas non. Mais ça n'est pas une fin en soi. " Corinne Diacre, 25 ans, capitaine de l'equipe de France. 

TELE-FOOT " Pour eux, les filles dans le foot, elles vont au stade pour voir de beaux gars, point. " Laure Dupont. 

ETUDES " Mon but est d'aller au plus haut niveau du foot féminin et de réussir dans les études. " Virginie Arys, 15 ans, stagiaire à Clairefontaine. 

VOCATION " La plupart des footballeuses d'aujourd'hui ont baigné dans le milieu, comme moi: mon père jouait, ma mère tenait le café des sports... Mais les joueuses du futur découvriront peut-être le foot à l'école. Et puis elles n'ont pas à s'en cacher. Moi, en dehors du cercle des intimes, personne n'était au courant. Pour ne pas être la bête curieuse. " Elisabeth Loisel, entraîneur de l'équipe de France. 
 
 

A L'US ROUZIERS, LES FILLES SONT L'AVENIR DU FOOT
SI LES FEMININES SONT PEU NOMBREUSES EN UFOLEP, QUELQUES CLUBS FONT EXCEPTION, COMME ROUZIERS DE TOURAINE (INDRE ET LOIRE)

Bien qu'occupée à éplucher les licences sous l'auvent du cabanon qui jouxte les vestiaires, Christine Jourdain, la jeune présidente de lU.S. Rouziers, ne quitte pas sa fille des yeux. A vingt mètres de là, Bérangère, 7 ans, short bleu, maillot et bas blancs, combat sa timidité balle au pied. 

Rien détonnant à cela. Les filles ont toujours aimé le foot à Rouziers, et pas seulement en qualité de dirigeantes ou de supportrices de l'équipe fanion. Alexandra Digneffe, gardienne de but du Tours Etudiant Club et ex-pensionnaire du Centre de formation de Clairefontaine, n'est-elle pas un pur produit du club ? On la voit encore de temps en temps au bord du terrain, quand elle-même ne joue pas sous ses nouvelles couleurs. A Rouziers, il y a toujours eu une ou deux mordues qui disputaient le cuir aux garçons. " Et puis, avec l'effet Coupe du Monde, les autres ont voulu essayer ", explique madame la présidente. 

D'habitude, à Rouziers comme dans tous les clubs de village où les effectifs ne sont guère pléthoriques, les filles sont intégrées aux à   équipes de garçons. " Il y en a qui sont gentils avec nous, et d'autres qui nous traitent de nulles, ça dépend ", note Adeline, 11ans. Elles trouvent ainsi leur place, jusqu'à 14 ans. Ensuite, la mixité n'est plus autorisée, et si une fîlle veut continuer de jouer, il lui faut faire nombre de kilomètres pour trouver une équipe. C'est souvent rédhibitoire.  Mais aujourd'hui, sous un ciel désespérément gris, Adeline, Camille, Deborah se retrouvent avec d'autres filles venues des quatre coins du département. Oh, elles sont à peine une dizaine, car le temps est loin où le département comptait sept équipes cadettes qui disputaient un vrai petit championnat ! C'est pourquoi ces rassemblements, autrefois nommés " sélections " sont devenus, un peu pompeusement, des " centres de perfectionnement ". 

Néanmoins c'est toujours le même plaisir à se retrouver entre filles, à dribbler entre les plots disposés sur la moitié de terrain et à écouter les conseils avisés de Michel Cosnier, le président départemental Ufolep. " Comme ça, on peut vraiment voir où on en est ", affirme Célia, petit lutin blond accouru de Limeray, près d'Amboise. Et goûter, comme un garçon, au plaisir ineffable de décrotter ses crampons après avoir cavalé tout l'après-midi dans la gadoue.
 

DE FAIBLES EFFECTIFS 

On recensait 615 footballeuses en Ufolep pour la saison 1997-98. Avec un zéro pointé pour certains départements, et quelques îlots de pratique féminine :  
34 licenciées dans le Vaucluse, 47 dans le Nord, 58 en Isère, 85 en Guadeloupe et 137 en Indre-et-Loire. Par ailleurs, en Usep les filles font évidemment partie intégrante des équipes. La convention signée en novembre avec la Fédération Française de football et le ministère de l'Education nationale ne prendra d'ailleurs tout son sens que si elle concerne autant les filles que les garçons. 
 
 

MIA HAMM OU L'EXCEPTION AMERICAINE

Elle est le symbole de l'étonnante perçée du football féminin aux Etats-Unis, sport numéro un chez les Américaines avec 7,5 millions de licenciées. A tel point que Mia Hamm, 27 ans, 111 buts en 178 sélections, a publié un guide expliquant comment réussir dans le football et dans la vie : un best-seller !

En 1989, à 15 ans, Mariel Margaret Hamm devient la plus jeune joueuse sélectionnée en équipe nationale et obtient le titre national avec l'université de Caroline du Nord (le foot féminin est un sport universitaire, même si l'idée d'une Ligue professionnelle est dans l'air). En 1991, elle est championne du monde. Cinq ans plus tard, aux J.O. d'Atlanta, elle fait partie des premières médaillées d'or de la discipline avant de remporter à nouveau la Coupe du Monde, en juillet 1999 à Pasadena, devant plus de 90 000 spectateurs et (surtout) spectatrices en délire. 

Licenciée en Sciences politiques, fille d'un colonel de l'US Air Force et mariée à un pilote de chasse, Mia Hamm incarne les valeurs d'une Amérique saine et dynamique. Elle est l'idole de millions de jeunes filles qui copient sa queue de cheval et sa blondeur, son sourire éclatant lui ont valu de servir de modèle à une poupée Barbie : des royalties qui s'ajoutent à ses multiples contrats publicitaires. Mais ne nous y trompons pas, Mia  Hamm et les Etats-Unis sont deux exceptions, deux parfait contre-exemples de la réalité mondiale  du football féminin. Ils s'expliquent par une loi de 1972 imposant aux universités de financer autant de bourses sportives pour les femmes que pour les hommes. Et par le fait que le soccer est un sport marginal aux Etats-Unis, loin derrière le football américain, le base-ball, le basket, ou le hockey...

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