L'Equipe
04 Août 98
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"Cinquante footeuses privées de gazon"
 
Le tribunal de Nanterre a débouté les footballeuses du Plessis-Robinson en guerre contre le club qui leur refusait les moyens de leur ambition. Elles devront aller jouer ailleurs. 

Elles étaient presque toutes là, ce 25 mai 1998, lors de l'assemblée générale du Football-Club du Plessis-Robinson où il fut voté le non-réengagement des trois équipes féminines pour la saison 1998-99. Cinquante joueuses rayées du décor. Nicole Abar avait tenu à ce que celles qu'elle entraîne depuis maintenant deux ans soient présentes au moment de ce verdict triste certes, mais parfaitement attendu tant le conflit qui oppose Nicole au président du club Christian Poirot depuis plusieurs mois, avait fini par ne laisser entrevoir d'autre issue. 

Leurs relations ont commencé à s'envenimer dès juin 1997. 

L'équipe première féminine venait de terminer sa saison en division d'honneur en manquant de peu la montée en nationale 1B. Elle avait échoué lors du second match de barrage aux tirs au but et ne demandait qu’à remettre ça. Mais le président fit savoir, lors de l’assemblée générale du 2 juin 1997, que les nouvelles priorités (le club s’est engagé dans une politique sportive de masse privilégiant les jeunes défavorisés) ne pourraient permettre au FCPR d’allouer les 80 000 F requis en cas de succès (pour une subvention globale du club de 460 000 francs). 

Buteuse butée  

Nicole Abar ne l’entendit pas de cette oreille. Cette joueuse-entraîneuse de trente-neuf ans sait ce qu’elle veut et ne manque pas de le faire connaître. Dotée d’un beau palmarès, championne de France, meilleure buteuse de l’Hexagone en 1982 et en 1983, elle dirige deux clubs tout en travaillant comme informaticienne à France Telecom. Bref, quelqu’un qui évite les fioritures et qui fonce droit aux buts, quel que soit le terrain. Ce qui est une qualité, crampons aux pieds, n’en reste pas forcément une après la douche. Confondre buteuse et butée, footballeuse et pétroleuse n’est pas toujours recommandé. N’empêche, il faut l’entendre, Nicole, exprimer son ras-le-bol, dénoncer ce qu’elle appelle fallacieux prétexte et discrimination sexiste. « A un moment donné, on n’a plus le droit à l’ambition, c’est flagrant. Tant que l’on joue sans demander trop d’argent, tout va bien. Là, on a un projet et on nous répond qu’il n’y a pas d’argent pour nous qui jouons au plus haut niveau du club. L’équipe première masculine joue en PH (promotion d’honneur), deux niveaux au-dessous, et on ne mégote pas sur son budget. Nous ne faisons que vivre ce que d’autres filles ont vécu avant nous et qui ont dû pour pouvoir jouer au football, quitter leur club et créer leur association indépendante. Cela suffit ! il faut que l’on cesse de nous tolérer. » 

Nicole a tenté de regrouper ses équipes en une association indépendante mais la municipalité du Plessis-Robinson, dont l’aide financière et matérielle (prêt des installations sportives) était indispensable, s’opposait à l’existence de deux clubs de football. Il ne restait d’autre choix que celui de s’entendre. Mais le conflit avait atteint son point de non-retour quand les premières déclarations de Nicole à la presse lui valurent des menaces d’exclusion qui finirent par être mises à exécution en septembre 1997. Un nouvel entraîneur fut engagé mais les joueuses se regroupèrent autour de leur « porte-parole ». Nicole, toujours là, tint son rôle d’entraîneur désormais de façon bénévole. Poirot, dans l’incapacité de gérer cette situation, décida de se débarrasser des trois équipes féminines. Quand la question fut soumise à l’ordre du jour de l’assemblée générale, Nicole avait déjà résolu de porter l’affaire en justice. 

Le tribunal de grande instance de Nanterre a statué le 16 juillet dernier, considéré légitime le motif budgétaire et financier et rejeté la demande de Nicole. Si elle perd en appel (l’audition est fixée au 5 août à la cour d’appel de Versailles), cinquante footballeuses devront chercher un autre club ou jouer à autre chose qu’au football.