Marie-Claire
Août 1999
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Catherine Durand

 
"Allez les filles"

 « JE SAIS SHOOTER ET DRIBBLER COMME MIA HAMM», DÉCLARE LA NOUVELLE BARBIE. SHORT ET CHAUSSURES À CRAMPONS, LA POUPÉE S'EST FAITE FOOTBALLEUSE...
 

A l'image de la nouvelle idole des petites Américaines, Mia Hamm, la «meilleure joueuse du monde» avec 111 buts à son actif, mieux que le roi Pelé! C'est à Los Angeles, le 10 juillet dernier, devant un stade en délire et 40 millions de téléspectateurs, que son équipe a remporté la troisième Coupe du monde de foot féminin, face à la Chine. A vingt-sept ans, Mia pèse un million de dollars. Alors qu'elle rafle la vedette à Michael Jordan dans les pubs Nike, une autre joueuse de son équipe, Brandi Chastain, pose nue dans le magazine «Gear». Résultat: les teenagers affichent les posters de ces sportives «hot», et plus de sept millions d'Américaines ont leur licence.

La FIFA (Fédération internationale de foot), très inspirée, annonce: «Le football féminin est l'avenir du football! » Du Nigeria au Brésil, en passant par l'Allemagne, la Chine et la Norvège, le nombre de licenciées explose. Pas en France, où nos 32 000 footballeuses ne représentent que 1,4 % des effectifs de la FFF (Fédération Française de Football), contre 20 % en Suède et 39 % aux Etats-Unis. «Outre-Atlantique, la pratique du foot est très féminine, car c'est un sport minoritaire», avance l'ethnologue Christian Bromberger (1).

En France, la première équipe féminine se forme en 1920. La FFF, qui voit d'un très mauvais oeil ces femmes en short envahir les terrains, ne reconnaît officiellement le football féminin qu'en 1970. «Le foot, qui est l'exaltation des valeurs viriles, demeure l'un des derniers remparts de l'identité masculine», poursuit Christian Bromberger.

Corinne Diacre, la capitaine de l'équipe de France, en sait quelque chose. La passion pour le ballon rond est inscrite dans ses gènes. «Quand j'ai commencé, en 1980, à six ans, j'ai été cataloguée "garçon manqué".» Elle s'obstine. Remarquée par un entraîneur, elle intègre une «classe foot» au collège. Face à ses crampons, trente-neuf garçons, bien décidés à en découdre avec cette graine de championne. «Les moins doués ont tout fait pour me casser. J'ai résisté aux coups et aux insultes. Cela m'a forgé un caractère en acier». L’entraîneur, qui n'a jamais eu affaire à une fille, lui demande de se changer et de prendre sa douche avec les garçons! «Je suis rentrée en larmes chez mes parents. Mais j'ai réglé cette affaire toute seule et j'ai obtenu mon vestiaire.»
A quatorze ans, âge fixé par la FFF, les filles quittent les équipes mixtes pour rejoindre les équipes féminines. «J'ai dû aller jouer dans le seul club féminin de la Creuse, où le niveau était très bas. Des gamines de douze jouaient avec des mères de famille de trente-cinq ans. Aujourd'hui, c'est plus facile pour les filles, qui sont acceptées mêmes dans les petits clubs.» A vérifier. Certes, la victoire des Bleus a suscité des vocations chez les filles: plus 13 % d'inscriptions en un an. Mais l'effet Coupe du monde se révèle parfois pervers. Face à l'afflux de gamins qui rêvent d'être les Zidane de demain, les clubs, particulièrement en région parisienne, sont tentés de sacrifier leur section féminine. C'est ainsi que Nicole Abar, ancienne internationale, entraîneuse-joueuse au Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine), a vu son équipe ne pas être réinscrite dans le championnat 1998-1999 pour cause de sureffectif masculin. «C'est la loi du plus fort. On n'a pas assez d'infrastructures, alors on sacrifie le troisième âge et les femmes. C'est une discrimination avérée, jamais punie, parce que les femmes ne se plaignent pas.»

Nicole Abar, elle, refuse de baisser les bras. Elle crée l'association Liberté aux joueuses (2) et porte plainte pour discrimination sexiste. Déboutée au tribunal de Versailles, elle gagne en appel. «L’action de Nicole Abar me semble importante. Cela fera jurisprudence, commente Marie-George Buffet. Cela montre aux femmes qu'elles peuvent faire respecter leurs droits.» Instigatrice des premières Assises nationales femmes et sport, tenues en mai dernier, la ministre de la Jeunesse et des Sports fait des propositions: «Le soutien aux clubs qui développent les pratiques féminines, la création de postes d'animatrices, la formation et, surtout, la visibilité donnée à cette pratique.» Les matchs de foot féminin n'ont jamais fait frémir les médias ni les sportifs en pantoufles. «Cela attirerait plus les mecs si les filles portaient des shorts très courts et des maillots hyper-moulants qu'elles enlèveraient à la fin du match pour se les échanger!» s'amuse Corinne Diacre.

Grands pros du sport spectacle, les Américains ont longtemps recruté les futures footballeuses sur leur beauté physique. «Elles avaient même l'obligation de porter les cheveux longs.» Et pourtant, toutes vous le diront: un match de foot féminin, c'est beau à regarder. Un jeu moins violent qui fait la part belle à la stratégie. «Nous ne possédons pas la même puissance musculaire, explique Nicole Abar, ni la même vitesse de course. Alors on compense, on joue beaucoup plus avec la tête.»

Halte aux clichés: les footballeuses n'ont pas obligatoirement un physique de déménageur. Et face au ballon-canon, les seins sont bien moins fragiles que les parties génitales de ces messieurs. «A l'entraînement, nous faisons des exercices musculaires adaptés à notre morphologie, dit Corinne Diacre. Pour éviter d'avoir un corps trop trapu, trop masculin, on se muscle sans prendre de la masse.» Signe des temps, le nouveau directeur technique national de la FFF, le célèbre Aimé Jacquet, a décidé de promouvoir le foot féminin. L’an dernier, la FFF a ouvert le Centre national de formation féminin à Clairefontaine (78). En sortiront les championnes de demain, celles qui pourraient être qualifiées pour l'Euro 2001 ou les jeux Olympiques de 2004. Depuis plus de 30 ans l’amateurisme est la règle du foot faméinin français. Un handicap énorme quand nos joueuses affrontent les professionnelles chinoises ou américaines qui ont «une mentalité de guerrières». «Comment voulez-vous que ces filles, qui font des études ou travaillent, puissent être des athlètes de haut niveau?» s'insurge Nicole Abar. Etre professionnelle, c'est jouer dans la cour des grands, mais aussi affronter le règne de l'argent-roi et les dérives possibles du dopage.

«Si on proposait de me payer je ne refuserais pas, mais, franchement, je n'envie pas les footballeurs que je croise à Clairefontaine. Beaucoup ont arrêté leurs études très tôt et n'ont aucun bagage scolaire», avoue Corinne Diacre qui, après un bac + 3, s'apprête à passer son CAPES d'éducation physique. Pour Stéphanie Mugneret-Beghe, milieu de terrain, L’amateurisme a ses limites. Elle doit jongler entre ses trois entraînements hebdomadaires, les matchs du dimanche, son emploi à La Poste et sa vie familiale. «J'ai la chance d'avoir épousé un passionné de foot. Il m'accompagne partout, ce qui facilite notre vie privée. Mais ce serait génial de pouvoir vivre de sa passion. Et puis, cela susciterait des vocations chez les petites filles, qui manquent de modèles». Gamine, Stéphanie collait des posters de son idole, Michel Platini, sur les murs de sa chambre. Les petites Françaises n'ont pas encore leur Mia Hamm. Un jour viendra... Présente à la Coupe du monde féminine, aux Etats-Unis, où elle avait accompagné Marie-George Buffet, Nicole Abar a vibré et pleuré. «J'ai vu Bill Clinton, j'ai entendu hurler 90 000 supporters et je me suis dit: "C'est trop tard pour moi, j'ai quarante ans, je ne connaîtrai hélas jamais ce bonheur." Puis j'ai pensé aux petites filles, à toutes celles que j'entraîne. C'est un rêve qui est à leur portée, qui doit être à leur portée! »

AFRIQUE : SANS TABOUS, SANS CONTROVERSE
Fort de ses 650 millions d'âmes et de l'exceptionnelle fascination qu'exerce le football sur les populations, le continent africain n'a jamais entretenu la moindre controverse sur le développement de ce jeu au féminin. Depuis l'ère des indépendances nationales, au début des années 1960, la femme, active ou non, a souvent fréquenté assidument les stades. Présentes aux côtés de leurs compagnons, elles ont de tout temps été impliquées dans les chaudes ambiances d'avant-match.

L'Afrique de l'Ouest, l'Afrique centrale et, à un degré moindre, l'Afrique australe, sont les régions les plus concernées par cette vive implication de la femme dans la vie tourmentée du football. A l'est, à l'exception du Kenya, on ne trouve pas trace de tradition footbalistique féminine. Il en est de même pour les pays du nord du continent, où l'on ne voit les femmes qu'exceptionnellement, et uniquement dans les tribunes officielles, à l'occasion de matchs de gala ou dont l'enjeu est important. Depuis peu, les Egyptiens consentent à soutenir le foot féminin, en mettant sur pieds des rencontres amicales, disputées hélas dans l'indifférence générale.

C'est donc à l'ouest et au centre du continent que l'on retrouve les activités les plus denses du foot féminin: en Côte d'Ivoire, au Nigeria, Ghana, mais aussi au Gabon, Cameroun et Congo Brazza. C'est d'ailleurs dans ce dernier pays qu'existe l'unique championnat féminin. Nulle part ailleurs une épreuve fidélisant joueuses et public ne se déroule sans embûches. Faute de moyens financiers, relégué au dernier rang dans l'occupation des terrains de jeu, ce football féminin résiste pourtant à toutes les poussées contraires.

Née pour la plupart des cas dans les cours de récréation des écoles, la pratique du foot féminin s'est vue pousser des ailes avec la réussite internationale de l'ensemble du foot africain. Ainsi, en 1991, en même temps que les jeunes garçons ghanéens emportaient la première Coupe du monde de leur catégorie, l'Afrique était représentée par les Nigérianes à la première Coupe du monde féminine.

Au milieu des années 1980, on retrouve quelques stars africaines - comme Keïta, Petit Sony, Chedf Souleymane ou Ismaila Mambo - à la pointe du combat pour lancer officiellement le foot féminin, avec des réussites diverses mais sans jamais de coup d'éclat. Traditionnellement, sur le continent, on ne vénère, dans le sport, que les championnes de course à pied et, plus récemment, les basketteuses et les handballeuses, Le football des hommes tient à garder jalousement ses espaces de jubilation et de spectacle magique. Spectatrices de ces grands moments, oui! Pratiquantes, non!

Mais chaque jour, ce pré carré est grignoté, notamment par les jeunes Camerounaises qui, à présent, comme les garçons, n'hésitent plus à jouer sur des terrains de fortune ou des parkings désaffectés. C'est une des conquêtes les plus notables, car c'est là justement que naissent et s'épanouissent les stars de demain. Deux faits laissent penser que l'avenir du foot africain concernera l'homme et la femme: le premier championnat d'Afrique des nations (féminin!), organisé au Nigeria a réuni en moyenne... 10 000 spectateurs des deux sexes. Du jamais vu sur le continent! La Confédération africaine de football, la puissante et riche organisation continentale du sport-roi, a décidé de créer en son sein une commission officielle du football féminin.

Enfin, «Afrique football, le principal journal spécialisé, n'a pas hésité, pour saluer la participation du Ghana et du Nigena au dernier Mondial féminin, en juillet 1999 dernier, à publier les photos de l'événement avec ce titre: «Femmes, on vous aime!»

Catherine DURAND
Auteur de «Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde» (éd. Bayard)
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